Quelle transition numérique pour l’Enseignement supérieur et la Recherche ?

Face aux bouleversements qu’apporte le numérique, vers quelles transitions pourraient s’orienter l’enseignement supérieur et la recherche ? L’Inra et Agreenium ont réalisé une prospective à ce sujet, avec un focus sur leur périmètre thématique : agriculture, environnement, alimentation et santé animale. Quatre scénarios permettent d’envisager différentes options, contrastées, tout en étant parfois compatibles entre elles. Ils éclairent ainsi les possibles, souvent au-delà des champs thématiques étudiés.

J’ai participé au groupe d’experts consultés durant cette mission qui s’est étalée sur une durée de 18 mois. Elle visait à permettre la réflexion sur les impacts du numérique qui changent fondamentalement les approches de nos métiers. Si le focus est ici exclusivement tourné sur la recherche et l’enseignement supérieur, on constate vite que le contexte et les impacts sont finalement assez génériques à tous les secteurs. Cette transition numérique impose notamment à toute organisation de repenser la gestion prévisionnelle de ses ressources humaines, ce qu’à d’ailleurs indiqué comme étant une priorité Philippe Maugin, PDG de l’INRA (furur INRAE issu de la fusion INRA / IRSTEA). L’objet ici est de dresser, avec méthode, des scénarios possibles à horizon lointain (2040!?) pour éclairer les actions à conduire dès aujourd’hui. Les pratiques de recherche et les pratiques d’enseignement sont en profonde mutation. L’exercice qui vise à tenter de se projeter aussi loin peut paraître très hasardeux, c’est vrai. Aussi la méthode des scénarios constitue-t-elle un bon soutien car l’idée est ici construire des « histoires vraisemblables » mais très contrastées pour imaginer des futurs possibles, souhaitables ou non, mais s’appuyant sur des tendances observables (hypothèses fortes ou signaux faibles).

Eléments de contexte

La transition numérique peut apporter des solutions à une diversité de défis, mais ses impacts sur la consommation d’énergie et de métaux rares sont également sources de problèmes. Pour rester cohérent avec les objectifs de la transition écologique, le secteur du numérique devra réduire son impact environnemental. Côté société, la transition numérique pourrait également avoir des effets équivoques. Au-delà de son succès, elle est à l’origine de l’infobésité, d’une réduction de l’attention, d’une sur-intensification du travail, et demande une capacité critique accrue. Elle transforme les liens sociaux, le travail et le rapport au temps. Dans la sphère économique, elle influence de nombreux secteurs et engendre de nouveaux phénomènes dont la désintermédiation/ré-intermédiation (notamment avec l’extension des plateformes
numériques), l’automatisation et la dématérialisation. Les opérations entourant les échanges – appels d’offre, validations partielles par des tiers, règlements conditionnés – pourraient être gérées automatiquement et en confiance grâce aux smart contracts. L’économie deviendrait en partie programmable. La sphère politique est confrontée à la nouvelle importance des données, des outils et des usages du numérique, et du partage de cette ressource en tant que ressource commerciale ou bien en tant que bien commun. Les rôles respectifs des grands acteurs économiques, des start-ups, des citoyens, de l’ESR et de la sphère étatique ainsi que la régulation d’internet restent à définir. Les Etats pourrait choisir d’exercer une maîtrise complète des ressources numériques, s’appuyer sur des acteurs sociétaux pour mettre en oeuvre une régulation ou au contraire laisser les acteurs économiques déterminer l’accès, la neutralité, la qualité et la protection
des utilisateurs.

Les scénarios d’évolution de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) à l’horizon 2040

Scénario 1 : L’ESR aux pieds des géants du numérique

Les géants du numérique, par leur capacité à manier les ressources et les outils numériques et à proposer des services à la société civile, se sont imposés comme des acteurs centraux de la recherche et de l’enseignement. Depuis 2030, le nombre de chercheurs et d’enseignants-chercheurs dans l’ESR – public – s’est réduit avec le départ de nombreux scientifiques vers le privé. Désormais, le début d’une carrière scientifique s’effectue sous un statut d’autoentrepreneur ou de salarié d’une entreprise. Les grandes firmes du numérique affichent leur engagement dans les sciences et l’innovation. Elles ont profité d’avantages fiscaux liés à l’investissement dans la recherche et l’enseignement supérieur, notamment en finançant et en développant depuis les années 2020 des plateformes d’intermédiation devenues essentielles aux activités de recherche.

On assiste dans ce scénario à une plateformisation de l’ESR avec une captation des données par des firmes privées. La maîtrise des données d’apprentissage par des acteurs plus organisées privent d’une certaine autonomie l’ESR.

Scénario 2 : L’ESR et le numérique pour la préservation de la planète

Depuis 2020, l’urgence environnementale dans laquelle se trouve la planète est une priorité. Les États européens l’intègrent dans leurs politiques. Les défis concernant le climat, l’alimentation, l’énergie et la raréfaction des ressources naturelles sont regroupés sous un concept systémique et se traduisent par d’ambitieuses politiques publiques. L’Union européenne (UE) s’affirme comme unité pertinente pour traiter efficacement ces questions. Elle a bâti par ailleurs une souveraineté dans le secteur du numérique en développant ses propres moteurs de recherche, plateformes, centres de stockage, outils de traitements et autres ressources numériques. Une régulation et une coordination à la fois européenne et nationale des politiques numériques permettent le développement d’un renouveau numérique aux usages maitrisés. Mobilisant les technologies numériques, l’UE et les Etats membres ont investi des moyens conséquents dans la recherche et l’enseignement supérieur pour développer des solutions et implémenter les grands choix stratégiques face aux défis globaux. L’ESR public est ainsi renforcé.

Dans ce scénario, transition numérique et défis environnementaux globaux sont pris en charge par une politique européenne et des liens internationaux renforcés et favorables à la coopération. Une offre de combinaisons d’approches globales, territorialsiées, multi-disciplinaire et systémique dépassent les intérêts marchands.

Scénario 3 : Les écosystèmes numériques territorialisés de l’ESR

S’appuyant sur des politiques européennes de territorialisation et de développement régional, la recherche et l’enseignement supérieur publics s’organisent dans les territoires régionaux et métropolitains afin de répondre à leurs intérêts spécifiques. Le dispositif national de l’ESR est distribué géographiquement. Cette organisation est complétée par une mise en réseaux interterritoires facilitée par les outils numériques. Des dispositifs de recherche-innovation gérés par les territoires s’ancrent dans les problématiques des acteurs locaux, tout comme les thématiques enseignées qui se spécialisent autour de domaines spécifiques.
Des pôles d’ESR territoriaux associent la recherche et l’enseignement supérieur en lien avec les communautés environnantes et constituent le cœur d’écosystèmes de recherche et d’innovation. Une forte coopération science-société s’organise autour de plateformes numériques et de laboratoires ouverts ancrés dans les territoires. Des entreprises situées dans les territoires deviennent partenaires de l’ESR, et siègent dans les comités d’évaluation de la recherche. Les laboratoires de recherche ont des relations étroites avec leurs partenaires et promeuvent des cycles courts de recherche-innovation.

Dans ce scénario, le numérique est perçu comme un facilitateur des relations entre une diversité d’acteurs dans les territoires. Il y a adéquation thématique avec les priorités des territoires. La trans-transdisciplinarité se développe permettant de croiser données et traitement de problématiques entre de multipldes acteurs. Les pratiques de co-construction tant pour la recherche que pour la formation se généralise.

Scénario 4 : L’ESR face à la frugalité numérique

Dans les années 2020, les États font face à une raréfaction des ressources consommées par le numérique, à des coûts
énergétiques et des impacts environnementaux et psycho-sociaux considérables. Le développement non-maitrisé du numérique devient un problème majeur. L’Union européenne et les États membres décident alors de réguler les usages du numérique, profitant d’un contexte mondial favorable au développement de solutions pour la maîtrise du numérique dans le but de préserver l’environnement et le bien-être social. La part du numérique dans la consommation énergétique baisse drastiquement. Soumis à la « taxe data-byte », les consommateurs ont réduit l’intensité de leurs pratiques numériques. Mise en place en Europe dès 2035, cette taxe est calquée sur la taxe carbone des années 2020. Chaque citoyen dispose d’une quantité maximum de données qu’il peut utiliser et d’un espace maximum de stockage et de calcul. L’ESR et les entreprises ayant des besoins plus importants achètent des droits aux data-bytes auprès de la Banque centrale européenne du numérique qui en régule les usages.
La frugalité numérique, initialement plutôt subie, a été cependant bien acceptée car les pouvoirs publics l’ont accompagnée par un investissement dans la recherche et par le développement d’une société d’apprentissage. L’appui au développement d’un usage frugal et alternatif du numérique pour en réduire les impacts environnementaux et psycho-sociaux, devient donc un programme prioritaire pour la recherche, l’enseignement supérieur et la formation. Si le numérique reste présent dans la société, les citoyens ont développé des usages qui les dégagent de l’asservissement digital en termes d’accélération permanente, de baisse du temps d’attention, d’éparpillement, de surcharge cognitive et de gestion de la déconnexion.

Dans ce scénario, la limitation des ressources et une sobriété numérique subie entraîne des inégalités entre établissements de recherche et de formation. Il y a une réduction très forte de la redondance dans la production et le stockage des données et la mutualisation des ressources est indispensable.

Pour consulter l’étude complète, il est possible de télécharger le document de synthèse résumé.

Enfin, si le sujet vous passionne, je vous invite à visionner les vidéos du colloque de restitution avec des témoignages et des tables rondes très intéressants.

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