L’intelligence artificielle au cœur de l’élevage

Le 14 février, s’est tenue une journée débat sur l’IA dans le secteur de l’élevage organisée par Allice, France Conseil Élevage, FIEA et Races de France

Elodie Doutard du service datastat de l’IDELE a ouvert la journée en présentant une définition de l’intelligence artificielle et une frise chronologique de son évolution depuis son invention dans les années 1940.

En élevage, 70% des éleveurs de bovins et 40% d’éleveurs de petits ruminants sont équipés d’outils numériques. L’IDELE a référencé plus de 80 modèles de monitoring (capteurs pour prévenir chaleurs et vêlage, robot de traite,…). Aucun de ces outils n’est infaillible, dans tous les cas, l’expertise humaine reste essentielle. Avec le développement de l’apprentissage automatique, et l’ensemble des techniques d’intelligence artificielle, l’analyse de données devient massive et nécessite de développer de nouvelles compétences. Pour l’éleveur l’intérêt est de pouvoir se concentrer sur d’autres choses. Ce n’est qu’un début, les enjeux sont immenses, l’IA doit rendre un service aux éleveurs et doit être économiquement soutenable.

Deux éleveurs sont interrogés sur la numérisation de leur métier : Daniel DELLENBACH (éleveur dans la Meuse) et  Jean-Pierre Morille (éleveur en Maine et Loire).

Pour D. Dellelebach, on est tous déjà plus ou moins consciemment connectés. Lui sans être un pionnier s’y intéresse et a très vite été utilisateur d’un smartphone. Il utilise beaucoup Excel également. Ce qui l’interroge, c’est à qui appartient la décision ? C’est important pour lui de garder la maîtrise des décisions prises sur son exploitation ! Il ne veut pas être supplanté par un modèle. Mais il dit aussi que c’est grâce au progrès technologique qu’il est encore agriculteur, cela rend le métier plus simple. Et il prend aussi « son pied » à résoudre les problèmes techniques. Ça fait partie du métier et ça le rend intéressant. Ce qui l’inquiète aussi, c’est la capture des données. Avec l’achat de certains matériels, les services sont gratuits au début et après on demande de payer ces services via des abonnements. Ça perturbe. Lui, n’a pas souhaité reprendre son abonnement aux services proposés avec sa moissonneuse batteuse. Mais il ne sait pas si le constructeur continue ou non à récupérer les données qu’il acquière avec sa machine.

Les technologies permettent de moins subir les astreintes du métier et d’aller plus vite. Dans nos domaines agricoles, on est devenus aussi des producteurs de données.

Jean-Pierre Morille, 34 ans est un agriculteur hyper connecté.

Robot de traite, monitoring du troupeau il recherche en permanence l’efficience. Pour lui, la captation de donnée permet de faire des économies d’intrants et permet d’optimiser le travail (culture et élevage). Lui, considère que s’il y a une crainte à avoir sur la captation des données c’est un phénomène général et pas limité qu’à l’élevage (tout le monde à un smartphone, pas que les agriculteurs). Il précise aussi ce qu’il entend par efficience.

C’est un peu sur tous les tableaux qu’il faut jouer et pas uniquement « produire plus ». Ça peut être « produire autant avec moins ».

Il faut être économe en antibio, en désherbant, utiliser moins de concentré. Le numérique peut aider. Il utilise beaucoup le monitoring pour surveiller la santé des bêtes, leur cycle de reproduction. Mais il précise qu’il y a toujours un contrôle « humain » de fait (diagnostic vétérinaire). Le numérique, pour lui, c’est avant tout un outil d’alerte. et ce n’est pas les outils qui « prennent » la décision. La techno doit mettre le doigt sur un point d’attention. Il faut apprendre à maîtriser ces outils, ça allège les charges, ça apporte de la sérénité. Il mentionne un revers à la médaille : on reste connecté (fil à la patte). Pour lui, l’intérêt des technologies n’est pas toujours facile à chiffrer. Parfois c’est sur le long terme qu’on va gagner (avec la génétique par exemple). Parfois ça permet de donner simplement des orientations et anticiper pour demain. Et le gain n’est pas toujours économique, exemple le robot de traite apporte surtout du confort de travail, mais n’est pas économiquement rentable en tant que tel. Le numérique permet aussi de se benchmarker, se comparer avec d’autres agriculteurs, faire émerger des pratiques plus performantes (il participe à un groupe de progrès). Pour cela il faut inter-échanger, des informations, des données, des conseils.

Et puis la technologie, c’est pas toujours du matériel en plus, c’est parfois du matériel en moins.

Pour Hervé Pillaud, avec les technologies on surestime toujours les effets courts termes, mais on sous estime les effets long terme. Pour lui, il y aura toujours des éleveurs, il faudra apprenne à les former différemment. La machine pourra peut-être supplanter notre cerveau gauche (le cerveau rationnel), mais pas notre cerveau droit (le cerveau créatif).

Table ronde entre Yann Lecointre (Evolution), Pierre Peyramaure (DSI Limousin), Michel Pivard (OKTEO), Philippe Royer (Seenergi).

En quoi le numérique transforme-t-il le métier d’éleveur ?

Yann Lecointre précise l’importance de collecter les données et de se doter d’outils collectifs pour cela (Applifarm, API-AGRO (NDLR)…). Pour lui, le stockage et le transfert des données ne doivent pas être privatisés.

Quand on constate que travailler 80h par semaine pour ne pas gagner de smic, ce qui est le lot de nombreux éleveurs, on se dit que les marges de manœuvre sont immenses.

Pour les éleveurs, l’enjeu de l’IA et du numérique en général est dans la réduction du temps de travail. Le numérique, comme la génétique, c’est un outil formidable mais il y a des risques de dérive, il y a des questions éthiques. La société doit mettre en place des garde-fous.  Il est nécessaire d’accompagner la mise en place des techno avec une réflexion sur l’immiscion dans la vie des producteurs (dépendance moderne). On entend parfois que les robots vont tuer les emplois ? La réalité est qu’aujourd’hui il y a pour beaucoup de régions ou beaucoup de postes agricoles sont laissés vacants, car on ne trouve pas.  Il n’y a pas d’opposition entre homme et machine.

Pour Pierre Peyramaure, les jeunes changent le travail d’éleveur.

Avant éleveur c’était une vie, aujourd’hui c’est plus un métier.

Les techno peuvent aider à rendre ce métier moins dur mais attention, la techno n’est qu’un outil. La techno n’est pas un élément attractif suffisant pour attirer des gens vers ce métier. Il faut avant tout aimer l’agriculture.

Pour Michel Pivard l’enjeu des éleveurs d’aujourd’hui reste le même que toujours : produire une alimentation de qualité pour les consommateurs. La techno doit aider à améliorer ces systèmes de production. L’IA, c’est le prédictif. Grâce aux données collectées, nous allons avoir une meilleure connaissance des sols, des plantes, du lien avec l’animal, une meilleure connaissance du génome.

L’IA va permettre de réduire les traitements pour être plus préventif.

Il fait aussi le constat que le travail d’éleveur est plus attractif avec un robot de traite.

Pour Philippe Royer, l’élevage fait l’objet d’une mutation sociétale et environnementale en plus de celle provoquée par le numérique. On ne peut pas aborder les 20 années à venir comme les 50 dernières. Ce qui nous revient, c’est de créer le monde de demain. Il faut avant tout aller regagner la création de valeur.

Un des défis de l’IA est de reprendre des quote-part sur la valeur et faire baisser la charge de travail.

Retrouver également la confiance du consommateur. Pour lui, il y a 2 menaces face à la technologie : 1/ le replis sur soi, 2/ amener de mauvaises informations (ou au mauvais moment). Le défi, c’est de simplifier le métier de l’agriculteur.

Pour Hervé Pillaud

Il faut construire du numérique en commun. On a tout construit en commun depuis 50 ans, ne perdons pas ça.

Table ronde L’intelligence artificielle, le nouveau maître du monde

Claude de Ganay, député et membre de la l’Office parlementaire sur les choix scientifiques et technologiques et auteur du rapport « pour une IA maitrisée, utile et démystifiée», rappelle qu’en 2015, 500 chercheurs ont signé un article pour prévenir des dangers de l’IA. Il précise sa définition de l’IA comme étant tout ce qui est fait par une machine et qui imite une action ou une réaction humaine.

Mais aujourd’hui le terme IA fait fantasmer les gens.

Le transhumanisme par exemple, est une forme assez extrême de religion pour certains.

Pour Nathalie Devillier Docteur en droit (Grenoble Ecole de Management), auteur de la chronique JuriGeek (conversation),  la techno est un maillet avec lequel on peut construire ou détruire. Pour elle, il y a trois choses qui caractérisent l’IA :1/ son imprévisibilité. Il y a autonomie et donc perte de contrôle. 2/ la complexité de la « machine » IA avec un nombre considérable d’acteurs impliqués dans sa mise en oeuvre (constructeurs d’équipement, infrastructure cloud, développeurs d’App, utilisateurs…) 3/ la dépendance et donc la vulnérabilité aux hacking de données. Actuellement aux US des jugements se font directement par logiciel… La mécanique de la blockchain pourrait venir très vite en support de décisions juridiques, avec l’exécution de smartcontract, très simples à intégrer. Ça commence à se faire déjà en matière d’échange commerciaux internationaux.

En Europe, nous sommes beaucoup plus protégés, par exemple dans le règlement européen RGPD il est inscrit le droit de ne pas faire l’objet d’une décision automatisée.

Mais on assiste dans tous les domaines à une massification de l’usage des données. Dans 90% des cas, c’est pour faire gagner des parts de marché à une entreprise. Qu’est-ce que le Cloud Act : ça veut dire Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act. En gros, cela permet aux Etats-Unis d’aller chercher toutes les données des sociétés américaines où qu’elles soient y compris hors du sol américain. Ça ouvre la porte à de l’espionnage à grande échelle. Après ce constat glaçant, l’experte juridique tente un jeu de mot pour conclure auprès des éleveurs:

Au regard de tout cela, ceux qui créent de la donnée, qui en pensent en être les propriétaires, ont peut-être le sentiment d’être les « vaches à lait » de ces fournisseurs.

Paul Jorion, économiste, anthropologue et chercheur en IA renvoie vers aux propos alarmistes de Elon Musk (comme ceux d’Hawkins) sur l’IA. Pour lui, L’IA est un risque fondamental.

L’IA domine désormais des jeux très complexes, comme Starcraft, après le jeu de Go. Ce qui caractérise ces IA, c’est qu’on n’a pas idée de ce que va faire la machine, même les grands champions sont déconcertés.

D’une certaine manière ces démonstrations ont prouvées que la machine pouvait être douée d’intuition.

Mais une machine intelligente, qu’est ce que c’est ? Il y a bien sûr le test de Turing, qui a été théorisé après guerre, et qui consistait à dire qu’une machine est intelligente si elle possède la faculté d’imiter une conversation humaine. Pour Paul Jorion, il faudrait plutôt partir de notre compréhension de ce qui est intelligent. Pourquoi la machine n’aurait pas d’émotion ou de représentation d’elle-même ? Pour le sociologue, la conscience va apparaître dans la machine de la même manière que l’intuition est arrivée. Elle pourrait tout simplement «apparaître  ». Quelle protection allons nous mettre en place face à cela ? La notion d’éthique n’est pas du tout la même selon le lieux où l’on est ou bien la période dans laquelle on est. Par exemple, l’homme augmenté est travaillé, c’est une évidence. En Chine, il n’y a pas comme en occident, cette image de l’homme construit à l’image de dieu. C’est ainsi sans doute un frein qu’ils n’ont pas contrairement aux monde occidental. Aujourd’hui certaines entreprises sont devenues plus puissantes que certains Etats.

Enfin, Jean Paul DELAHAY, chercheur science informatique (CRISTAL), rappelle que d’autres experts en IA comme Yann Lecun sont très prudents sur les avancées de l’IA. On utilise le terme IA a tord et à cri.

L’IA progresse certes mais on a atteint un niveau qu’il ne faut pas trop grossir.

Les programmes qui battent les meilleurs joueurs humains sont spécialisés, ils ne savent faire que ça. Pour lui, on est très loin de l’être intelligent. La lettre de 2015 des scientifiques inquiets sur l’IA parlait de son utilisation dans le cadre des armes létales. D’ailleurs, aujourd’hui il n’y a pas de frein par rapport à ça et ça c’est une vrai menace. Un logiciel ça se copie facilement à la différence des armes physiques ou biologiques. La capacité des hommes à produire des choses plus fortes qu’eux est avérée depuis très longtemps. On ne soupçonne pas encore bien tout ce qu’on peut faire de l’IA (robotique, véhicule autonome, jeux…).

Christian Huyghes, conclu cette très intéressante journée en relevant les craintes et les espoirs suscités. Le vrai danger pour lui serait de penser que les seuls bénéficiaires du développement de l’IA sont les GAFAM. Ils font partie du jeu et de la même façon qu’ils bénéficient d’un certain nombre de choses, on en bénéficie aussi. Il faut regarder le champ des possibles que cela ouvre. Pour lui,

Le fruit de l’IA c’est l’augmentation de notre capacité à agir. C’est déjà une réalité. Le premier service rendu par l’IA, c’est de réduire la charge mentale.

 

 

 

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